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Chroniques de May

Au départ je voulais faire un magnifique site web avec des dessins, et plein d'autres trucs cools du genre. Mais après 4 heures à insulter mon ordi, lire tous les forums et installer 50 trucs inutiles, je me suis dit qu'en fait un blog c'était très sympa. Même que dedans y a des choses et tout, vous allez aimer.

Supernova

Publié le 20 Juin 2014 par May in nouvelles

Bonjour bonjour, alors pour mon premier article je poste une nouvelle écrite il y a pas longtemps, donc si vous avez dix minutes devant vous SURTOUT n'hésitez pas !

Au début, je n’y ai pas cru. J’ai pensé que je me trompais, que peut être ma solitude, présente depuis trop longtemps déjà, me faisait imaginer le jeune homme assis sur le banc, là-bas, dans ce petit parc. Alors je suis restée un instant à l’observer de loin, plantée au milieu de la rue, à essayer de déterminer s’il était réel. Depuis que j’étais dans cette ville, c’était le premier être vivant que je croisais. Enfin, à part la mouche d’il y avait deux semaines, qui avait bourdonné dans mes oreilles pendant un long moment, avant de disparaître, comme ça. Son bzzz incessant avait été insupportable, mais au moins j’avais eu un peu de compagnie. L’homme ne me regardait pas, il avait un air triste qui affaissait sa bouche et assombrissait ses yeux. J’avais l’impression de le connaître. Peut-être. Pour moi, ici, maintenant, cela n’avait aucune importance. On était restés là un moment, lui assis, courbé comme si le poids du malheur lui écrasait les épaules, moi indécise, sans avancer ni reculer, le pas en avant dans un élan avorté pour aller vers lui ; jusqu’au moment où, lentement, il s’était levé, et me tournant le dos, il avait disparu dans la brume épaisse de la ville silencieuse. J’avais voulu le rattraper, l’arrêter, le rejoindre mais quelque chose m’en avait empêchée ; une langue laiteuse de brume l’avait alors dérobé à ma vue, et ma ville est redevenue ce bon vieux désert triste et gris. Alors j’avais enfin tourné les talons, et avais quitté l’endroit où, pour la première fois dans cette ville, quelqu’un d’autre que moi était venu.

La ville est immense. En fait, je me plais à penser qu’elle n’a pas de fin. Un jour, j’ai voulu en voir les limites, découvrir ce qu’il y avait après. Mais au bout de deux heures de marche, j’étais revenue au centre-ville, sans comprendre comment j’avais fait mon compte pour me perdre dans ces artères droites, larges et parfaitement perpendiculaires. J’avais fini par me dire que mon égarement venait de la quasi-similarité de toutes ces rues, qui longent toutes ces grands bâtiments gris et sales. Ceux-ci sont si grands qu’ils empêchent complètement le soleil de diffuser sa lumière jusqu’au sol. Je pense que c’est la raison pour laquelle il y a ni herbe, ni arbres, ni animaux. Moi-même suis condamnée à dépérir lentement dans ce monde sinistre et désert. Ici, il n’y a rien à manger ni à boire, mais je ne ressens ni faim ni soif ; il n’y a aucune chaleur, mais je n’ai pas froid ; il n’y a aucun son, mais cela ne m’angoisse pas ; même, je reste silencieuse pour ne pas troubler le sommeil dans lequel sont plongés ces immeubles, ces rues, ces maisons, ces parcs. En fait, je ne souffre ici que de la solitude. Si seulement la mouche revenait.

Il est revenu aujourd’hui. Dans le même parc, sur le même banc, à la même place. J’ai réussi à m’asseoir à côté de lui. Il ne m’a pas regardée. Il regarde toujours droit devant lui, avec cette moue de tristesse, que je lui ai déjà vue hier. J’ai voulu lui demander pourquoi il était là, mais quelque chose m’a empêchée de parler. Alors nous sommes restés là, jusqu’à ce que, comme hier, il se lève et disparaisse. Je suis restée sur le banc toute la nuit, et j’ai voulu voir les étoiles ; mais les nuages étaient toujours là et changeaient le ciel en une mer d’encre cotonneuse.

Ce matin, j’ai vu dans la ville une chose étrange. Une immense bouche de métro, noire comme un four, qui semblait s’enfoncer à des kilomètres sous terre. J’ai voulu m’approcher, puis j’ai eu très peur soudainement, alors je suis repartie en trébuchant, les jambes tremblantes et le souffle court. J’ai eu d’un coup très envie de le revoir. Il était là. Je me suis assise à côté de lui, immédiatement plus calme et rassurée. C’est là que, sans jamais m’adresser un regard ni tourner la tête vers moi, il m’a parlé. Je ne comprenais pas tout, il parlait indistinctement, comme s’il ne se trouvait pas juste à côté de moi, mais derrière un mur infranchissable. Il s’excusait aussi, et sa voix tremblait. Je crois qu’il s’en voulait de ne pas être venu là avant. Moi, j’étais déjà bien assez heureuse que quelqu’un vienne me tenir compagnie, alors je ne me plaignais pas. En fait, je ne parlais toujours pas, comme si je n’en ressentais plus le besoin, ou l’envie. Après avoir parlé longtemps, les yeux toujours sombres et la voix lointaine, comme un écho fantomatique, il s’est encore éloigné, m’a encore laissée avec ma ville effrayante et ma solitude pesante.

Je suis revenue à la bouche de métro ce matin. Elle m’a semblée beaucoup moins froide et sinistre que la dernière fois. Elle est toujours sacrément sombre, mais une forte curiosité me poussait à y entrer. J’avais un pied à l’intérieur quand je me suis rappelé qu’à cette heure, IL devait être là. J’ai abandonnée la sortie de métro bizarre et l’ai rejoint.

C’est un compositeur. Je le sais parce qu’il m’a fait écouter une de ses musiques. Il a du talent, mais j’aurais pu bien mieux apprécier le spectacle s’il n’avait pas reniflé autant. C’est la première fois que je le voyais pleurer comme ça, d’ailleurs. Il s’est encore excusé, le regard dirigé droit devant lui. Comme je ne savais pas de quoi il s’excusait, je lui ai pardonné d’un sourire, qu’il n’a pas vu. Sa musique s’appelle Supernova. Je l’aime vraiment, elle me fait penser aux étoiles. J’ai essayé de prendre sa main, mais encore une fois je n’ai pas pu. On aurait dit qu’un mur nous séparait, nous empêchait de communiquer vraiment. J’ai trouvé cela très triste.

Une semaine qu’il n’est pas venu. Je me demande ce qui le retient. Je passe mes heures près de la bouche de métro, hésitant à m’en approcher. Je sais que si j’y entre, je ne pourrais jamais revenir ici. Cela ne me gêne pas de quitter cette ville triste, mais…S’il revient, il sera tout seul. Je voudrais le revoir.

Il est revenu. Après vingt-trois jours de silence (j’ai compté), il était sur son banc, comme s’il ne m’avait pas oubliée pendant si longtemps, comme s’il avait été toujours là pour moi. Il parlait déjà quand je suis venue m’asseoir près de lui, il parlait seul, le regard un peu coupable mais la figure moins triste qu’à l’ordinaire. Il pérorait à propos de son absence, d’un travail, de la tristesse de cet endroit et de celle qu’il avait de me voir comme ça. J’ai trouvé ça gonflé, parce qu’il ne me regardait jamais, et que pour moi les moments les plus joyeux étaient quand je l’écoutais me parler. Lorsqu’il a dit qu’il ne viendrait plus, j’ai eu l’impression qu’il perforait ma poitrine de ses mots. Je ne m’étais jamais sentie aussi seule qu’à ce moment. Il s’est levé, j’ai senti le spectre d’un baiser sur mon front, puis il a pour la dernière fois disparu dans les limbes du brouillard. Je restais là, les bras ballants, quand j’ai entendu un énorme bruit qui pour la première fois depuis un mois m’a…

…Fait ouvrir les yeux. Il fait nuit, et la chambre d’hôpital est noyée de pénombre. Il y a tout autour de moi des dizaines d’appareils électroniques qui s’affolent de ce que mon corps se remette en activité. Ceux-ci prennent quasiment toute la place de la petite pièce, laissant juste un espace pour mon lit et une chaise en plastique, placée près de moi. Par la fenêtre, je vois les étoiles qui mouchètent le ciel d’ébène de leur éclat tremblotant. Puis j’entends les infirmières courir de l’autre côté de la porte, saisit au vol les mots « accident », « devant l’hôpital », « visiteur », tandis que des sirènes hurlantes emplissent ma chambre de leurs teintes rouges et bleues…. Puis le silence, et le noir. L’hôpital devient étrangement calme. J’observe une mouche qui se frotte les ailes, sur un des barreaux de mon lit. Je tends l’oreille à chaque bruit de pas, jusqu’à surprendre une conversation entre deux hommes qui passent devant ma porte.

« Oui, mort sur le coup, embouti par une voiture…Si c’est pas malheureux, juste devant l’hôpital en plus…

-Pauvre homme, c’était un visiteur non ? Il venait voir la petite, celle qui est dans le coma depuis sa chute…

-Oui, oui, c’était son frère je crois… Les pauvres gens, y en a vraiment qui n’ont pas de chance… »

Alors qu’ils s’éloignent en continuant de discuter, je laisse retomber ma tête sur l’oreiller, submergée par des émotions violentes et contradictoires. Je n’ose même pas essayer de comprendre ce qui vient de se dire. Je ferme les yeux, ne veut pas me souvenir, regrette déjà ma ville ; elle pouvait bien être triste, sinistre et déserte, mais là-bas au moins, je pouvais le voir. Je suffoque sous le poids des émotions qui m’assaillent. Mais le plus fort de ces sentiments occupe toutes mes pensées. Elle est encore revenue celle-là. La solitude.

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