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Chroniques de May

Au départ je voulais faire un magnifique site web avec des dessins, et plein d'autres trucs cools du genre. Mais après 4 heures à insulter mon ordi, lire tous les forums et installer 50 trucs inutiles, je me suis dit qu'en fait un blog c'était très sympa. Même que dedans y a des choses et tout, vous allez aimer.

Le vieil homme et la nuit

Publié le 25 Juin 2014 par May in nouvelles

Aujourd'hui je poste une nouvelle écrite pour un concours, qui avait pour thème 'la nuit'. Si vous aimez (ou pas, d'ailleurs), n'hésitez pas à poster vos commentaires au bas de la page :)

20h57 :

Ses pas lourds résonnent dans le couloir froid et désert. Il essaie de ne pas regarder les corps pâles étendus des deux côtés. Les néons froids lui agressent les yeux, après l’obscurité sereine de la nuit qu’il vient de quitter. Alentour, quelques gémissements ensommeillés se perdent dans le son continu des respirations endormies. Il jette un coup d’œil rapide à sa montre, puis hâte le pas : il ne doit pas être en retard, dans ce genre de situation, le temps est trop précieux pour qu’on puisse le négliger. Il a beau ne pas aimer son métier, il veut le faire bien. Il arrive devant la chambre du vieil homme au même moment que sonnent gravement, comme un glas, les neuf coups de l’horloge.

Le vieux les a entendus aussi, ces coups qui lui ont fait comme neuf lames en plein cœur. Il respire lentement, essaie d’apaiser son vieux corps qui tremble sous l’effet d’une panique naissante. En ce moment, il déteste tout ce qui est ici, près de lui : l’homme et son regard compatissant, qui est à présent entré dans sa chambre, et qui se tient debout, le dominant de sa haute taille ; cette satanée horloge, qui fait disparaître sans pitié les dernière miettes de vie du vieil homme, et qui semble crier à chaque claquement d’aiguille : « Plus qu’une heure, plus qu’une heure ! ». Il hait aussi sa vieillesse, qui lui a fait perdre tout contrôle de cette carcasse pâle qu’est devenu son corps ; autant que ces hauts murs gris qui se dressent incessamment entre lui et sa vie perdue. Enfin il ferme les paupières, puis inspire doucement, profondément et parvient à se détendre assez pour prêter un semblant d’attention à l’homme, et oublier un instant qu’il ne lui reste qu’une seule heure de liberté avant l’Évènement. Il aime bien cette expression, l’Évènement, cela lui permet de masquer un peu toute l’horreur tapie derrière ce mot. Seulement, après dix-neuf ans passés ici, il ne sait trop quoi demander… Il n’a pas de famille à revoir, pas de dernier rêve à réaliser, sa vie entière ne tient plus désormais qu’à quatre murs gris et froids… Tandis que l’homme lit le long protocole noté sur une feuille de papier, le vieux réfléchit longuement.

21h07 :

L’homme a fini son discours et attend la réponse du vieil homme. Celui-ci semble chercher ses mots un temps, puis avec un sourire timide et maladroit, il répond, avec sa voix écorchée de ne plus parler : « Je veux revoir la nuit. ». Sans dire un mot, l’homme fait entrer deux de ses collègues, qui escortent avec prudence et un semblant de sollicitude le vieil homme dehors.

21h13 :

L’air est bon et le ciel dégagé. C’est une de ces nuits où, devant tant d’étoiles, devant la profondeur infinie du ciel, on se sent minuscule. Le vieux se sent minuscule ; mais pas seulement… Il se sent aussi seul, et étrangement calme pour quelqu’un qui ne possède pour seule richesse que ces quelques minutes. Lentement, difficilement, il s’assoit sur le sol, et lève les yeux. Il y a longtemps, dans une autre vie, il se souvient alors avoir voulu être écrivain, et surtout de cette phrase qu’il avait écrite, dans un de ses nombreux essais ratés : « Bien plus que le jour, qui éclaire les travers de chacun de manière fausse et violente, la nuit, elle, décille les yeux de qui veut vraiment voir. » Et le vieux voyait. Il voyait sa vie, son enfance monotone et ses parents toujours absents, ses études littéraires ratées et son rêve d’écrire mis en pièces par le refus de toutes les maisons d’éditions, mais aussi la rencontre avec Emma. Emma… Le vieux sourit à la seule évocation de ce nom. Emma et ses yeux si lumineux, son rire communicatif… Sa gentillesse naturelle et son caractère têtu… Plus on lui prouvait qu’elle avait tort, plus elle s’entêtait ! Et sa passion pour l’astronomie ! Quelles soirées ils avaient passées à la belle étoile, à chercher toutes les constellations réelles et imaginables …Aujourd’hui encore le vieux les reconnaît : là, la Grande Ourse, ici Cassiopée, et encore là le Scorpion, le Petit Chien… Puis leur mariage, les problèmes qu’ils affrontaient ensemble, leurs disputes et leurs réconciliations…Et le Cauchemar. Un soir, en rentrant de son travail, Emma avait été violée et tuée. Ainsi, en un soir, il avait tout perdu. La police avait rapidement classé l’affaire, faute de preuves, mais lui avait mené l’enquête, jusqu’à retrouver l’assassin. Alors, il l’avait tué. Le vieux ne regrette pas, il n’a pas honte. Il devait le faire, c’était une obligation qu’il avait envers son Emma… Après son acte, il n’avait ressenti ni culpabilité ni gêne, ni dégoût de lui-même. C’était juste dans l’ordre des choses, un rétablissement de l’équilibre. Pour autant, depuis qu’il est en prison, le vieux n’a jamais été aussi tranquille que ce soir… Il ne s’imaginait pas que la vue du ciel étoilé lui ferait tant de bien. Il ne se souvenait pas non plus que ce fût si beau, si grand. Il ferme les yeux, seulement pour savourer la brise qui caresse son visage creusé, ses mains tremblantes, comme le caressait Emma avant, dans une autre vie. Il sent toujours la présence des gardiens dans son dos, qui le surveillent. Le vieux sait très bien qu’ils ont pour mission de tirer s’il tente de s’enfuir, et il sait aussi qu’il n’irait pas bien loin, avec ses jambes grêles et ses poumons épuisés. Alors, il ne bouge pas, et profite de ses dernières trente minutes de liberté. Il n’est plus triste, même plus anxieux. Si c’était possible, il aimerait bien s’endormir ici, à même le sol, avec pour seule couverture cette nuit claire, comme autrefois, avec Emma. Il se sent mieux. Simplement, Emma lui manque.

21h54

L’homme regarde sa montre : il est bientôt vingt-deux heures, le moment est venu. Il s’approche du vieil homme, qui est resté figé dans sa position depuis qu’il est arrivé, assis par terre, le visage tourné vers le ciel, et les lèvres remuant sans arrêt dans une litanie muette. L’homme lui tapote l’épaule, et lui demande de se lever. Alors le vieux, d’un ton calme, léger, s’étonne : « Il est déjà l’heure ? C’est drôle, rien ne passe plus vite que les moments que l’on aimerait retenir… ». Puis il regarde une dernière fois les étoiles et murmure quelques mots qui se perdent dans le vent, s’envolent en tourbillonnant dans la nuit.

Commenter cet article

Tagadi 05/07/2014 14:00

Une nouvelle très bien écrite, un style très riche! J'aurais préféré cependant un peu plus de suspens, car il m'a semblé que l'intrigue était donnée un peu facilement. Enfin peu importe, ce texte est vraiment sympa!
Si tu as du temps à perdre, viens jeter un coup d’œil à mon blog, j'aurais besoin d'avis sur mes écrits... Bonne continuation!

Simon 27/06/2014 20:25

C'est bien écrit, du moins au niveau de la thématique. Le thème de la nuit est bien installé, mais je pense que ton texte aurait gagné en richesse et intrigue à l'avoir moins explicité.
Je pense que la nuit doit englober ton action et non sans cesse revenir comme un coup de marteau qui sort le lecteur du texte et lui rappelle la situation.
Autrement dernière petite remarque, aère ton texte, ton histoire de meurtre est déjà pesante en soi alors si tu ne fais pas de paragraphe c'est ton texte qui le devient. Tu dois pouvoir jouer et contrebalancer entre la légèreté de la nuit et la profondeur et lourdeur de l'intrigue et des sentiments.
Pour finir, tu as beaucoup de capacité je pense, mais je pense qu'écrire dans le cadre d'un concours peut brider ton talent :)
Bonne continuation!

May 27/06/2014 20:31

Merci pour les conseils, ça m'aide vraiment :) j'y travaillerai